Maxime Denuc - Club Imperiale
Nous aurions quitté la fête peu avant le point du jour. Sans être bien sûrs de la direction, nous fiant seulement au pâle halo rosé du ciel au loin, nous aurions suivi un étroit sentier, longeant des constructions en ruine et des champs d’oliviers. Peu à peu nous aurions commencé à discerner le bruit des vagues, s’amplifiant à chacun de nos pas, jusqu’à ce que tu t’arrêtes soudain et me dise : écoute. Tu te serais tenue au point exact où le son de la mer jouait aussi fort que les nappes de la musique au loin, s’enroulant autour d’elles, étouffant les basses emportées par le vent. Tu aurais écouté cette composition pour synthétiseurs et embruns, les yeux fermés, avec aux lèvres ce sourire étrange que tu avais parfois.
Quand nous serions enfin arrivés à la mer, le soleil serait levé. Nous nous serions déshabillés. Je serais resté un instant debout, sur le rivage, à te regarder entrer dans l’eau. Des particules de lumière auraient dansé à la surface, faisant jouer des reflets d’or sur les écailles de l’étrange créature marine tatouée à l’intérieur de ton bras droit. Tu te serais retournée, tu m’aurais fixé, longtemps. Tu viens, aurais-tu dit dans un murmure, au bout de cette éternité.
C’est ce moment exact, ces sensations, cette lumière, cette plénitude qui me baignent tout entier à l’écoute de Club Imperiale. Ce n’est pas sans raisons, bien sûr, ça ne vient pas tout à fait de nulle part. Il y a d’abord cette magnifique pochette maritime, il y a aussi toute la genèse de l’album telle que la raconte Maxime Denuc - la vidéo de sa musique jouée à un mariage à Minorque, son envie d’explorer à l’orgue d’église les réminiscences de la trance des années 90, la fiction spéculative autour d’un club disparu de la côte toscane…. Mais je ne savais rien de tout cela quand, au coeur de l’été, à l’écoute de La Paloma sorti en éclaireur, me venaient ces images d’un corps nu entrant dans une Méditerranée parsemée de l’or du matin.
Et c’est peut-être ainsi qu’il faut aborder ce disque, en n’en sachant rien, rien de ses intentions, rien de la manière dont il a été enregistré. En ignorant même que chaque note est issue de l’orgue d’une église de Düsseldorf contrôlé par MIDI. En n’essayant pas de le ramener aux échos qu’il convoque parfois. Dire qu’Atlantis évoque le fantôme délavé par l’eau salée du Amo Bishop Roden de Boards of Canada, ou qu’on entend ailleurs le souvenir incertain - et probablement inventé de toutes pièces - du Dance No 2 de Philip Glass joué un soir d’été par José Padilla au Café del Mar, tout cela ne dirait rien de sa lumière unique. De ces motifs répétés comme des irisations, de ces pulsations comme la trace archéologique de beats évanouis depuis bien longtemps, de cette réverbération qui enveloppe tout du voile d’une mémoire embrumée...
C’est par les sensations et les images qu’il fait naître qu’il faut raconter Club Imperiale. Des danseurs au ralenti face à la mer au crépuscule. Les fantômes lumineux d’une nuit d’errance. Le moment inévitable où, en plein coeur de la fête, on s’interroge déjà sur la forme du souvenir qu’on en gardera.
Et puis ce regard suspendu et l’or qui danse sur ta peau. Et moi qui cesse de te contempler, et te rejoins dans le bleu et l’éternité retrouvée.
Maxime Denuc / Club Imperiale / light-years / 11 septembre 2026