Lambchop - Punching the clown
C'est une longue histoire de chemins qui se croisent et se séparent, de métamorphoses et de soudaines évidences.
Plusieurs fois j'ai perdu Lambchop de vue après les avoir portés aux nues. Et comme un vieil ami qu'on recroise au détour d'une rue après des années, changé, magnifique, je les ai retrouvés à chaque fois, plus beaux encore que dans mon souvenir.
Ça avait commencé par cet album de 1995 que je n'aurais jamais dû rencontrer à l'époque, un collectif de Nashville, pensez donc, moi qui avais la country en horreur, et puis ce nom - côtelette d'agneau, quand même -, cette pochette si peu engageante... Mais j'avais fini par tomber sur ce morceau, Soaky in the pooper, cette merveille d'élégance en dépit de son titre. La voix chaude de Kurt Wagner, la finesse des arrangements, la mélancolie teintée d'absurde, tout m'avait emporté, et ce n'était qu'une des nombreuses merveilles que recélait l'album. D'autres disques avaient suivi qui m'avaient moins emporté, sans doute n'avais-je pas su à l'époque leur donner le temps qu'ils méritaient. Mais cinq ans plus tard, alors que je n'attendais plus rien d'eux, je découvrais Nixon. La finesse, l'élégance étaient toujours là, intactes, mais de country il n'était définitivement plus question. Lambchop s'était mué en un soyeux groupe de soul panoramique qui atteignait les cimes du genre, aussi voluptueux que bouleversant. Et se payait le luxe de se réinventer à nouveau deux ans plus tard pour produire un nouveau chef-d'oeuvre. Is a woman, s'il s'alimentait toujours à la soul, était aussi dépouillé que Nixon était luxuriant, son épure d'haïku mettant en avant comme jamais la sensualité déchirante de la voix de Wagner. Et puis nous nous sommes reperdus de vue, des albums moins essentiels pour moi ont suivi. Pendant plus de dix ans, piètre ami, j'ai à nouveau cessé de prendre des nouvelles. Jusqu'en 2016, où, sur Flotus, Lambchop se métamorphosait une fois encore, n'effaçant rien de tout ce qui avait précédé, ni la soul de Nixon, ni le piano à la Bill Evans d'Is a Woman, mais intégrait de l'autotune, des beats hip-hop, et c'était encore une fois aussi inattendu que naturel et brillant. L'album était superbe. Et puis, tu commences à connaître l'histoire désormais, les albums suivants à côté desquels on passe, le silence, tout ça... 10 ans encore.
Punching the clown commence comme une énième réinvention, qui a les apparences trompeuses d'un retour aux fondamentaux country. Une guitare, un banjo, la voix merveilleuse de Wagner, et pas grand-chose de plus. Pas grand-chose, si ce n'est, très vite, des choeurs d'abord discrets qui peu à peu vont s'élever tout autour de Kurt, l'envelopper, lui faire un écrin, et porter le morceau très haut. Et puis au milieu du morceau, un sample fugace, "Lambchop no shit !" zèbre le morceau avant que l'envolée des voix reprenne de plus belle. Le ton est donné. Elégance suprême, mélodies bouleversantes, voix en majesté et expérimentations discrètes, jamais gratuites. Ce niveau ne descendra pas une seconde au fil de l'album, où les choeurs sont omniprésents. On pense parfois au Cohen de You want it darker, pas moins.
Les textes de Wagner sont toujours aussi cryptiques que sarcastiques, parfois ouvertement politiques. Mais l'homme a soixante-six ans, et parfois on sent poindre la conscience d'une fin qui s'esquisse au loin. Ce sont peut-être les moments les plus bouleversants de l'album, quand sur Weakened il imagine un homme sur son lit de mort, ou quand il fait la liste, dans To do, les choses qu'il voudrait faire avant de quitter ce monde. "Avant d'arriver au paradis, il y a une chose ou deux que j'aimerais faire. J'aimerais peindre un tableau, et parvenir à ce qu'il te ressemble". Cette humilité d'artisan, qui n'aura de cesse de se remettre à son ouvrage, en épurant son geste, jusqu'à la fin, c'est en cela que Lambchop est grand. Ici, il est immense.
Lambchop / Punching The Clown / City Slang / 21 août 2026